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  La chaîne de valeur alimentaire en mode développement durable

Par : edicom

Par Alexandre Jeanblanc, spécialiste produits environnementaux de BNP Paribas Investment Partners

 

Le monde du Smart Food devrait connaître des taux de croissance supérieurs dans les prochaines années pour des questions de santé publique et environnementales.

L’humanité doit aujourd’hui faire face à des défis environnementaux sans précédent du fait du réchauffement climatique et des pollutions. 300 000 km (1) de terres arables, c’est-à-dire la taille de l’Italie, disparaissent chaque année du fait de la surexploitation, de l’utilisation excessive d’engrais chimiques et de mauvaises pratiques en matière d’irrigation et de déforestation (1).

Des défis environnementaux sans précédent

En Europe, 20 % des nappes phréatiques sont polluées et 50 % des zones humides sont en danger (2). Les autorités publiques s’inquiètent de l’impact potentiel des perturbateurs endocriniens sur la santé humaine (baisse de la fertilité chez l’homme et augmentation du nombre de cancers) (3). Un continent de plastique, grand comme six fois la France, s’est formé dans l’océan Pacifique, un autre de taille, certes, plus modeste flotte également dans l’Atlantique. Selon l’OMS, 3 millions de personnes sont intoxiquées chaque année par les pesticides (4). D’après une étude commanditée par WWF, soixante-seize produits toxiques provenant de l’alimentation ont été relevés dans les analyses de sang faites sur quarante-sept personnes (dont trente-neuf membres du Parlement européen) (4).

Conséquence du réchauffement climatique, l’acidification des océans risque d’engendrer la perte de 70 % de la biodiversité des espèces marines dans les cent années à venir (5). L’augmentation des températures conduit inexorablement à la fonte des glaciers ; la disparition de ces ressources en eau douce pourrait avoir des conséquences désastreuses sur les écosystèmes et sur les activités agricoles de nombreux pays, comme le Pakistan, l’Inde et la Chine. Il n’est pas exagéré d’affirmer que ces problèmes de plus en plus prégnants ont un impact, à terme, sur la survie de l’espèce humaine.

Les enjeux du développement durable dépassent ainsi l’entendement. S’ils impliquent tous les secteurs de l’économie, ils engagent particulièrement celui de l’alimentation et, plus précisément, de sa chaîne de valeur. Aujourd’hui, un tiers de la nourriture produite sur terre est perdu ou gaspillé ; les seuls coûts économiques de ce gaspillage s’élèvent à 1 000 milliards de dollars [932 milliards d’euros, ndlr] chaque année (6). Les coûts environnementaux sont de 700 milliards (7) de dollars [652 milliards d’euros, ndlr] ; ils correspondent aux coûts liés à la dégradation de l’environnement qu’a pu engendrer la production des aliments non consommés. Cela inclut les gaz à effet de serre, l’érosion des sols, la perte de biodiversité, les risques de conflits entre populations, les effets sur la santé. Ces coûts écologiques ne sont, pour l’instant, pas internalisés dans le prix des aliments ; ils sont pourtant bien réels et ils sont ou seront assumés par la collectivité. Par exemple, la production de ces aliments non consommés a induit le rejet de 3,3 milliards d’équivalent CO2, ce qui correspond à 7 % du total des gaz à effet de serre émis par an (8).

A noter également que la production de ces aliments non consommés a requis des ressources dont le déficit peut se révéler particulièrement sensible dans certaines circonstances. En premier lieu évidemment, l’eau, surtout lorsqu’on se remémore les effets dévastateurs de la sécheresse qui a frappé la Californie l’an dernier. Il est estimé que l’eau nécessaire à cette production est de l’ordre de 250 km3 par an, soit l’équivalent de trois fois le lac Léman (9). Les solutions passent par l’utilisation de silos en métal, la réfrigération basse consommation, l’amélioration des techniques de récolte, la rationalisation des processus industriels et la généralisation de campagnes de sensibilisation auprès des consommateurs.

Agir sur la chaîne de valeur  de l’alimentation

La chaîne de valeur de l’alimentation commence par la production de nourriture avec les fournisseurs d’« entrants ». Elle se poursuit par les sociétés qui transforment les produits agricoles, celles qui effectuent des tests de qualité, celles qui fabriquent des emballages, celles qui recyclent ces mêmes emballages, ou encore celles qui fabriquent des machines agricoles. Parmi ces sociétés figurent également celles qui acheminent la nourriture de l’endroit où elle est produite jusqu’à l’endroit où elle est transformée ou consommée. La chaîne se termine avec les distributeurs de produits alimentaires. Plus généralement, il est considéré qu’une société fait partie de la chaîne de valeur de l’alimentation à partir du moment où elle réalise plus de 20 % de son chiffre d’affaires autour de celle-ci.

Certaines entreprises de la chaîne de valeur de l’alimentation, par la nature même de leurs activités et par la vision responsable qu’elles en ont, contribuent à réduire l’impact sur l’environnement et à promouvoir une nourriture de qualité, c’est-à-dire, entre autres, à limiter l’utilisation des « entrants » (eau et engrais, par exemple), à abaisser le niveau des pollutions et à combattre le réchauffement climatique (10). Elles apportent des solutions tangibles pour restreindre la consommation d’énergie, minimiser le gaspillage alimentaire, ou encore favoriser le recyclage des emballages. En ce sens, ces entreprises s’inscrivent dans une démarche de développement durable. A titre d’illustration, les sociétés de poids lourds sont, dans le secteur des transports, de bien plus gros émetteurs de gaz à effet de serre que les compagnies ferroviaires, et ne répondent pas, pour cette raison, aux critères du développement durable.

Plus précisément, six actions ont été définies pour les caractériser : recycler les contenants, abaisser le niveau des émissions de gaz à effets de serre, utiliser les entrants (eau et engrais) avec sobriété, réduire le gaspillage alimentaire, promouvoir une nourriture de qualité et accroître la sécurité alimentaire.

La définition du développement durable dans le domaine de l’alimentation ne s’arrête cependant pas à ces six actions, celles permettant la lutte contre les pollutions et le réchauffement climatique et la promotion d’une nourriture de qualité. En sus, les entreprises s’en réclamant doivent se situer en dehors d’activités sujettes à controverses et respecter des critères éthiques rigoureux. Ainsi, ne peuvent s’en prévaloir les entreprises qui concourent, d’une façon ou d’une autre, à la hausse des prix des matières premières agricoles, à l’accaparement de terres, propriété de populations autochtones, à la production de substances considérées par les autorités scientifiques comme nocives ou cancérigènes (comme l’aspartame, le bisphénol-A, les colorants artificiels). Il paraît également logique d’éliminer les entreprises qui ont comme activité dominante la fabrication de nourriture de faible qualité nutritive (« fast food ») ou de boissons riches en sucres (sodas ou autres) et qui favorisent, de la sorte, l’apparition chez les consommateurs de diabète ou de troubles fonctionnels graves.

Une fois ces principes posés, reste à prendre position sur certains débats éthiques controversés. Celui portant sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) en est un. Ses défenseurs estiment qu’ils sont indispensables pour accroître la production de céréales (et autres produits agricoles de base) et ainsi assurer la survie de la planète. Ses détracteurs considèrent que modifier la structure du vivant est comme jouer avec le feu et peut avoir des conséquences dramatiques insoupçonnées pour le futur de l’humanité. Faut-il alors appliquer les principes de précaution les plus stricts ou, a contrario, laisser les instances politiques trancher ? Chacun peut avoir son opinion sur le sujet. Cependant, la notion même de développement durable suppose plus ou moins implicitement de limiter les risques qui pourraient mettre en péril le devenir de la planète. Exclure les producteurs d’OGM de la définition du développement durable paraît donc la position la plus logique et la plus sensée.

Le débat portant sur les biocarburants en est un deuxième. A cet égard, il convient de distinguer entre les biocarburants de première génération et les biocarburants de seconde génération.

Les biocarburants de première génération sont fabriqués à base de céréales ou d’oléagineux. Or, la culture spécifique sur des terres arables de végétaux aux fins de production de biocarburants se fait au détriment d’autres cultures et a comme effet de réduire la production d’aliments destinés à la consommation humaine. Les biocarburants de seconde génération sont, eux, issus des sous-produits et déchets agricoles. Les principes d’éthique élémentaires commandent donc d’inclure dans le périmètre du développement durable les producteurs de biocarburants de seconde génération et, logiquement, d’en exclure les producteurs de biocarburants de première génération.

Le débat portant sur les vins et spiritueux en est un troisième. Certains considéreront que les boissons alcoolisées, quelles qu’elles soient, font partie de la culture, au sens large du terme ; elles sont le reflet d’une histoire, d’un savoir-vivre, d’une éducation. D’autres souligneront, a contrario, les dommages de l’alcoolisme, les violences qu’il engendre, les ravages sur la santé qu’il crée. De la même façon, la position la plus raisonnable en la matière est d’exclure les producteurs de vins et spiritueux du champ du développement durable.

Participer à la croissance du Smart Food

L’univers du Smart Food est le résultat de la conjonction de toutes les considérations exposées ci-dessus. Les filtres ainsi appliqués, aussi bien à travers la définition des six actions qu’à travers les principes éthiques de développement durable et responsable, font que de l’univers initial des mille sociétés environ de la chaîne de valeur de l’alimentation au niveau mondial ne persistent qu’environ trois cents sociétés pour composer l’univers du Smart Food. Si l’on veut retenir des entreprises représentatives de cet univers du Smart Food, celles qui travaillent au recyclage des contenants ou emballages (11) en sont de bons exemples. Certaines collectent jusqu’à 35 milliards de bouteilles et de canettes, ce qui représente l’équivalent de 20 millions de tonnes de gaz à effets de serre ou encore les émissions CO2 de 2 millions de voitures par an. S’il fallait se convaincre de l’impact positif que permet le recyclage des déchets, il convient de savoir qu’une canette en aluminium recyclée nécessite quarante fois moins d’énergie qu’une canette fabriquée à partir du minerai brut.

D’autres conçoivent et fabriquent des machines intelligentes qui permettent de trier les récoltes. Munies de capteurs hautement performants avec une interface d’utilisation simple, elles permettent de reconnaître et d’écarter les produits abîmés ainsi que toutes les matières étrangères telles que le plastique, le verre ou le métal. Elles contribuent ainsi à la réduction du gaspillage des denrées alimentaires.

Toutes les entreprises de la chaîne de valeur de l’alimentation qui ont inscrit dans leur stratégie la lutte contre les pollutions et le réchauffement climatique et qui, dans le même temps, s’astreignent à des comportements éthiques rigoureux, devraient connaître dans le futur des taux de croissance supérieurs. Les problèmes qui, aujourd’hui, affectent gravement la qualité de l’environnement, devront, à un moment ou à un autre, trouver des solutions drastiques appropriées. A ce moment-là, ces entreprises, de par les réponses pratiques qu’elles apportent, devraient profiter d’investissements considérables, à la hauteur des défis sans précédent ainsi posés à l’Humanité. La société civile, sous diverses formes, a commencé à réagir à travers les actions des ONG, des mouvements civiques contestataires ou des partis politiques ; les gouvernements sont sous la pression des citoyens pour que soient renforcés les réglementations et les décrets de protection ; les principes de précaution sont souvent avancés pour refuser le laxisme de lois contraires à la juste protection de l’environnement ; un nombre croissant de consommateurs fait le choix d’une nourriture saine et de procédés de production éthiques, respectueux des intérêts de l’agriculteur. Ces changements, déjà en cours, devraient s’amplifier dans les années à venir et participer à la croissance du Smart Food.

(1) www.unesco.org/mab/doc/ekocd/chapter11

www.planetoscope.com/sols/1175-disparition-de-surfaces-agricoles-dans-le-monde.html

(2) www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/indicateurs-indices/f/1831/1902/pesticideseaux-douces.html

(3) Un perturbateur endocrinien est une substance ou un mélange exogène altérant les fonctions du système endocrinien et induisant donc des effets nocifs sur la santé d’un organisme intact.

(4) Organisation mondiale de la santé www.who.int/mediacentre/factsheets/fs313/fr/

(5) CNRS, M.. Gattuso, océanographe.

(6) www.wrap.org.uk/content/reducing-food-waste-could-save-global-economy-300-billion-year

(7) www.wrap.org.uk/content/reducing-food-waste-could-save-globaleconomy-300-billion-year

(8) www.fao.org/3/a-i3991e.pdf, Food wastage footprint FAO2014, Executive Summary

(9) www.fao.org/fileadmin/templates/nr/sustainability_pathways/docs/Factsheet_FOOD-WASTAGE.pdf

(10) BNP Paribas Investment Partners

(11) www.tomra.com/en/aboutus/history

 

  • Mise à jour le : 20/02/2017

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