Philippe Zaouati (Mirova) : accompagner les transitions

Par : Benoît Descamps

Alors que la fusion de Mirova et Thematics AM devrait être finalisée en début d’année prochaine, Philippe Zaouati, directeur général et fondateur de Mirova, nous partage sans détour ses convictions sur l’accompagnement des entreprises dans leur transition, les soubresauts du cadre réglementaire, la nécessité d’engager un dialogue constructif avec les CGP et les épargnants, sa vision du secteur de la défense, de l’IA et de la souveraineté européenne.

Profession CGP : En mai dernier était annoncée l’absorption de Thematics AM par Mirova au sein de Natixis IM. Pour quelles raisons ?

Philippe Zaouati : Thematics AM a été créée, il y a six ans, par une équipe de gérants spécialisés, notamment sur l’eau et le digital. Couronnés de succès, ils gèrent aujourd’hui plus de 3 milliards d’euros, avec une équipe de vingt-cinq personnes. Récemment, Natixis IM a voulu renforcer ses pôles de gestion. Le rapprochement avec Mirova tombait sous le sens : nous sommes tous deux des acteurs thématiques, avec des approches complémentaires. Chez Mirova, nous nous concentrons sur l’environnement, le climat, la biodiversité, le social. Thematics couvre des thèmes comme l’IA et la robotique, l’eau, la cybersécurité, la santé et l’économie de l’abonnement.

De même, si nos philosophies ESG ne sont pas identiques, elles se rejoignent sur de nombreux points, avec une vision plus orientée sur l’impact chez Mirova. Nos fonds sont tous classifiés article 9 SFDR, alors que Thematics gère également 50 % d’article 9 et 50 % d’article 8. La combinaison des deux structures forme un ensemble cohérent et riche.

 

Quels sont vos objectifs à moyen terme ?

L’opération sera finalisée au début de l’année 2026. Notre ambition est claire : devenir un leader européen de la gestion thématique. Ce rapprochement nous place déjà dans le top 10 des sociétés de gestion thématique en Europe. Cet objectif vient s’inscrire dans la feuille de route ambitieuse de Mirova, qui vise à dépasser les 50 milliards d’euros dans les prochaines années.

 

Quelque peu boudée, la gestion ISR semble être aujourd’hui à un carrefour…

Je préfère prendre le contre-pied du pessimisme ambiant. Dix ans après l’Accord de Paris, le bilan est loin d’être négatif. Nous partions à l’époque d’une feuille blanche. Aujourd’hui, on peut dire que le monde financier s’est transformé.

L’innovation financière s’est mise au service du climat : les banques et sociétés de gestion ont beaucoup investi en R&D, notamment avec la création des Green Bonds, de fonds à impact, de crédits carbone… De même, les données extra-financières ont connu un essor spectaculaire. Il y a dix ans, nous ne mesurions pas l’empreinte carbone des portefeuilles ou les impacts des entreprises sur la biodiversité.

La finance durable s’est installée partout dans notre univers. Le risque climat est désormais intégré dans les analyses des banques et des compagnies d’assurance ; le régulateur s’est emparé du sujet. Tout notre écosystème s’est transformé !

Le risque serait de se satisfaire de ces avancées. Nous devons rester sur la ligne de front pour aller plus loin et continuer à faire progresser notre industrie.

 

L’ISR connaît aussi des soubresauts réglementaires. Comment observez-vous ces évolutions ?

La Commission européenne a décidé de modifier radicalement la classification SFDR, et nous le regrettons. Cette approche responsabilisait les acteurs et classifiait les fonds en fonction de leur niveau d’engagement. Désormais, nous sommes dans une période de flottement ; les travaux s’éternisent, ce qui n’est pas positif pour le marché. Il semblerait que la Commission s’oriente vers le modèle britannique avec des classifications plus thématiques : transition, impact et intégration ESG. Or, outre-Manche, cette classification ne convainc pas et peu de fonds ont entrepris une démarche de labellisation. Nous observons le même phénomène autour de CSRD. C’est l’ensemble des réglementations issues du Green Deal européen qui sont aujourd’hui remises en cause. Cela dit, les allers-retours réglementaires sont inévitables. Le vrai enjeu est d’avoir une ligne claire et une cohérence à long terme.

La conséquence, c’est que de nombreux gérants d’actifs ont décidé de reculer sur ces sujets et, en premier lieu, ceux qui s’étaient mis à l’ESG sans réelle conviction. Ce n’est évidemment pas le cas de Mirova, nous avons été fondés sur des convictions fortes, démontré notre sincérité et acquis notre légitimité. D’ailleurs, nous continuons d’avancer, notamment en faisant évoluer notre gestion sur les actifs cotés.

 

C’est-à-dire ?

Nous orientons notre démarche ESG vers davantage d’engagement vis-à-vis des entreprises. Dans un monde en transition, nous considérons que notre rôle est d’accompagner les entreprises, de les pousser à aller plus loin.

Notre équipe de recherche ESG se compose de dix collaborateurs : un responsable ESG, huit analystes et un data analyste. Jusqu’ici, l’équipe consacrait l’essentiel de son temps à l’analyse qualitative extra-financière des valeurs et la rédaction d’opinions transmises à l’équipe de gestion. Nous avons mis en place un algorithme qui reprend notre méthodologie et qui a vocation à remplacer nos équipes sur une partie de ce travail d’analyse. Ce temps gagné par notre équipe de recherche sera désormais consacré à faire de l’engagement avec les entreprises dans lesquelles nous sommes investis, mais aussi auprès des organisations sectorielles et industrielles, et auprès des régulateurs et des instances internationales.

Notre méthode consiste souvent à créer des coalitions de gérants pour construire un mouvement plus puissant. Cette évolution démontre notre volonté d’avancer et de participer à la transformation des modèles économiques.

 

Observez-vous un retrait de la prise en compte des enjeux de durabilité au sein des entreprises ?

L’époque est particulière. En Europe et aux Etats-Unis, la sensibilité écologique/ESG des dirigeants politiques est en retrait ; mais, en réalité, le monde économique continue à avancer. Les entreprises ont, en effet, des comportements moins erratiques que les politiques, et beaucoup sont déjà largement engagées dans la transition. Ailleurs, le mouvement le plus significatif est sans doute celui de la Chine qui transforme son industrie à une vitesse inédite.

Aujourd’hui, nous considérons que 60 % des valeurs du marché sont investissables au sens de l’article 9 SFDR. Au sein de cet univers, un tiers des entreprises sont significativement engagées, les autres sont en transition. Ces dernières doivent être soutenues : si la finance ne les accompagne pas, nous risquons de perdre la bataille.

Il existe beaucoup de valeurs « entre-deux », et c’est justement là où il reste encore beaucoup de chemin à parcourir et où nous pouvons utiliser notre crédibilité pour accompagner les entreprises. C’est notamment sur ces valeurs situées en zone grise que nous renforçons notre engagement.

 

Qu’en est-il du non-coté ?

Il ne faut pas opposer les actifs cotés et non cotés : pour servir les épargnants, les deux classes d’actifs sont utiles, des produits hybrides peuvent également être attractifs.

Aujourd’hui, le non-coté représente un tiers des revenus de Mirova. Dans les pays développés, notamment en Europe et en Australie, nous sommes un acteur de référence dans les infrastructures de la transition énergétique : les énergies renouvelables, la mobilité, l’efficacité énergétique, le stockage de l’énergie… Malheureusement, ces expertises restent aujourd’hui peu accessibles pour les épargnants, car même si la démocratisation se met en place, les résultats restent limités. Si le Private Equity est de plus en plus accessible, c’est moins le cas des fonds d’infrastructures. Nous travaillons d’ailleurs à la création d’un véhicule Evergreen qui associerait ces deux classes d’actifs.

 

L’avenir de l’ISR passera-t-il par un engagement plus fort vers le soutien des PME et ETI non cotées ?

C’est une évidence qu’il existe un énorme besoin d’accompagnement des PME-ETI dans la décarbonation et la transition, mais le marché n’est pas encore prêt. Peu de PME-ETI viennent lever des fonds avec un projet de transition structuré. C’est un véritable angle mort du marché. Ce serait une belle initiative publique que Bpifrance lance un appel à projets pour créer des fonds dédiés à cette transition, notamment dans le secteur industriel.

 

La défense est-elle un secteur investissable par les acteurs de l’ESG ?

Il est vrai que le contexte s’est totalement transformé avec l’initiative européenne ReArm Europe/Readiness 2030 (Préparation 2030) d’un montant de 800 milliards d’euros. La défense devient un axe central de souveraineté. J’ai la conviction que la finance durable doit s’intéresser à tous les enjeux de société, y compris celui de la défense. La sécurité fait partie des ODD, il ne peut y avoir de durabilité dans une société menacée, mais il faut aborder ce sujet avec vigilance. Nous appliquons des standards stricts (exclusion des armes controversées, vigilance sur la traçabilité et le risque de détournement). Investir dans de grands groupes opaques qui exportent vers des pays non démocratiques ne nous paraît pas compatible avec nos engagements ESG. En revanche, nous plaidons pour des instruments innovants, comme des European Defence Bonds, fléchés vers la défense des démocraties européennes avec une forte traçabilité. Néanmoins, l’armement n’est pas le seul moyen d’aborder la question de la sécurité, la souveraineté passe également par l’autonomie énergétique et alimentaire, ou encore la souveraineté technologique : cybersécurité, spatial et IA. Certaines technologies duales peuvent également être investissables, car elles servent à la fois les usages civils et militaires.

 

Comment expliquez-vous que les CGP se détournent des sujets ESG ?

Hormis quelques exceptions, les CGP n’ont jamais été de grands adeptes de l’ISR. Jusqu’en 2021, l’ISR était perçu positivement par les CGP, mais une certaine désillusion s’en est suivie, en raison de performances décevantes dans certains secteurs, comme l’hydrogène, d’un sentiment de Greenwashing, ou encore d’une réglementation peu claire et de labels jugés insuffisants. Depuis, nous observons un mouvement de recul. Les CGP priorisent le rendement et la sécurité à court terme, ce qui relègue l’ESG au second plan, mais est aussi extrêmement dommageable à l’économie européenne.

Je suis convaincu qu’il faut reprendre le dialogue avec les CGP et les épargnants autour de trois axes : le long terme, la souveraineté européenne et l’innovation. Les épargnants veulent du sens, et ces trois thèmes sont essentiels. Il faut montrer que nos solutions, qu’elles soient thématiques, à impact ou non cotées, répondent à ces enjeux, en créant de la valeur économique et de la performance financière. Je pense notamment à la Tech, marché dominé par les entreprises américaines, ce qui constitue un problème majeur pour notre continent. Par ailleurs, la régulation, la fiscalité et notre système de retraite n’incitent pas la prise de risque à long terme et à l’investissement durable.

Au contraire, cela favorise les placements liquides et à court terme. Certes, un label européen a été récemment lancé, mais, sans incitation fiscale, il n’a que peu de chance de succès. Une solution pourrait consister à renforcer l’attractivité du PEA. On pourrait alors en profiter pour modifier son cadre. Il est en effet hallucinant que, depuis des années, il soit possible d’y investir en dehors des frontières de l’Union européenne…

 

Comment intégrez-vous l’IA ?

L’IA est désormais une réalité de notre quotidien et constitue un transformateur majeur. En tant qu’investisseur, il existe plusieurs façons de l’appréhender. Dans le domaine des solutions pour la durabilité, les avancées sont remarquables. L’IA peut être un levier formidable pour l’agriculture, la gestion des réseaux, la réduction des pesticides, l’efficacité énergétique… Financer ces développements fait totalement sens. Mais il faut aussi promouvoir une IA soutenable, sobre en énergie, éthique et transparente. L’Europe a une carte à jouer en privilégiant des modèles sobres et ciblés, contrairement au gigantisme américain.

Dans la gestion d’actifs, l’IA transforme déjà nos métiers par des gains de productivité (analyse juridique, conformité, appels d’offres). La prochaine étape concernera le cœur de la gestion : les analyses ESG et financière. Mais il faudra le faire avec rigueur et transparence, car le risque d’opacité est grand.

Enfin, du côté de la distribution, l’IA bouleversera sans aucun doute la relation entre conseillers, clients et gérants, en offrant plus de données, de personnalisation et de réactivité. Le métier des CGP lui aussi va évoluer.

  • Mise à jour le : 27/10/2025

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