Les défis de l’autonomie stratégique européenne

Par : edicom

Par Damien Mariette, gérant du fonds CPR Invest-European Strategic Autonomy de CPRAM

Dans un monde en métamorphose permanente, l’Union européenne se trouve à un carrefour décisif. A l’heure où la puissance chinoise n’est plus objet de débats et où le protectionnisme américain resurgit brutalement, l’Europe est contrainte de repenser en profondeur ses fondations industrielles, énergétiques et sécuritaires. Loin de constituer une fatalité, cette prise de conscience soudaine offre une fenêtre historique : celle de passer du slogan de l’« autonomie stratégique » à une politique cohérente, ambitieuse et réaliste, capable de faire de l’UE un acteur souverain et résilient à l’échelle mondiale.

Pendant des décennies, l’Europe a prospéré grâce à l’ouverture des marchés, aux échanges et au partage des ressources. La recherche de coûts bas, de savoir-faire et de gains de productivité notamment, dans le but d’optimiser les chaînes d’approvisionnement, a permis à l’industrie européenne de rester compétitive. Mais ce modèle s’est révélé particulièrement vulnérable en 2020, suite à la pandémie de Covid 19. Fermeture d’usines, ruptures logistiques, pénuries de médicaments et de semi-conducteurs, flambée des prix de l’énergie… Autant de signes avant-coureurs d’une dépendance excessive.

Les rançons de la mondialisation

Les tensions se sont intensifiées avec la guerre en Ukraine, exposant la fragilité de notre approvisionnement en gaz et en céréales, tandis que l’inflation galopante érodait le pouvoir d’achat des ménages. Les coûts géopolitiques de l’« externalisation » se sont imposés comme un nouveau paramètre de l’équation économique. Par ailleurs, cela a érodé l’industrie européenne malgré son importance dans la structure économique du continent. Selon Eurostat (données à fin juin 2022), elle représente 20 % de sa valeur ajoutée brute, mais 80 % de ses exportations selon les chiffres de 2021 du ministère fédéral de l’Economie et de l’Energie allemand, et plus de 30 millions d’emplois.

Désormais, l’Europe doit identifier, au sein de secteurs critiques, tels que la santé, l’agroalimentaire, l’énergie, la défense et les technologies avancées, les maillons à reterritorialiser ou à sécuriser via des partenariats fiables.

De la prise de conscience aux initiatives législatives

Face à ces défis, les institutions européennes ont accéléré les chantiers. Le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) de 2020 n’a pas seulement fixé l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050 : il a acté la nécessité d’une transition énergétique souveraine, reposant sur des filières locales et des énergies renouvelables à haute valeur ajoutée. Dans la foulée, REPowerEU, lancé en 2022, prévoit la mobilisation de 372 milliards d’euros d’investissement d’ici à 2027. Ce plan a institutionnalisé la réduction de la dépendance aux combustibles fossiles russes, tout en invitant les Etats membres à diversifier leurs approvisionnements et à déployer massivement le solaire, l’éolien et l’hydrogène vert.

Parmi les jalons récents, la loi européenne sur les puces électroniques (Chips Act, 2023) vise à promouvoir la production de semi-conducteurs de pointe sur le sol européen, en soutenant la R&D, et en mobilisant les fonds du programme Horizon Europe et du fonds pour une transition juste. Pour ce faire, l’UE prévoit de déployer 43 milliards d’euros, avec comme objectif de porter la capacité de production à 20 % du marché mondial d’ici à 2030.

La loi sur la cybersécurité (Cyber Resilience Act, 2024), associée à un budget de 4,5 milliards d’euros, renforce, quant à elle, la résistance numérique de l’UE face aux attaques. On estime à 290 milliards d’euros la réduction annuelle estimée des coûts liés aux cyberattaques sur les entreprises européennes grâce à cette nouvelle politique.

Enfin, la réforme de la politique agricole commune (PAC, 2023) encourage l’agriculture durable et la sécurité alimentaire, grâce à un budget de 387 milliards d’euros, notamment pour accompagner les agriculteurs dans la transition vers une agriculture responsable et résiliente.

A l’échelle budgétaire, le plan de relance européen NextGenerationEU et le programme de soutien à l’investissement InvestEU ont mis à disposition plus de 800 milliards d’euros pour l’innovation, la transition énergétique et la modernisation industrielle, plaçant l’autonomie stratégique au cœur des plans de relance nationaux et européens.

Au-delà de ces initiatives sectorielles et budgétaires, un enjeu transversal s’impose : celui de la réindustrialisation. L’autonomie stratégique européenne ne pourrait se concrétiser sans le retour d’une base productive solide sur le continent. Il s’agirait de reconstruire des filières industrielles dans les domaines clés – batteries, équipements médicaux, matériaux critiques, électronique, infrastructures énergétiques – afin de réduire les vulnérabilités systémiques. Cette dynamique passerait par une politique de soutien à l’innovation, une stratégie cohérente de commande publique, et la montée en gamme des compétences via la formation.

L’Union européenne devrait aussi s’attaquer aux distorsions de concurrence – pouvant émaner de subventions étrangères massives ou de normes sociales et environnementales moins fortes – en adaptant ses instruments de défense commerciale. La réindustrialisation n’est pas seulement un impératif économique : c’est une condition de souveraineté.

Un paradigme inédit en matière de défense

L’arrêt temporaire, début 2025, de certaines livraisons d’armements américaines à l’Ukraine a sonné comme un électrochoc : l’Europe ne peut plus être dépendante de puissances extérieures pour assurer sa sécurité. Le déficit cumulé des dépenses de défense des Etats membres, estimé à 1 800 milliards d’euros depuis la fin de la guerre froide (par rapport à l’objectif de 2 % du PIB fixé par l’Otan), illustre trois décennies de sous-investissement que la crise actuelle redéfinit comme un véritable risque stratégique.

Les chiffres d’Eurostat parlent d’eux-mêmes : en 2024, l’Allemagne a gonflé son budget défense de 44 %, la France de 15 % et l’Italie de 37 % par rapport à 2023. La Commission européenne a répondu par une initiative de défense stratégique, ReArm Europe, une feuille de route en cinq volets pour libérer jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements grâce à la flexibilité budgétaire, aux partenariats public-privé et aux instruments de la Banque européenne d’investissement (BEI). Objectif affiché : créer un écosystème industriel et technologique européen, de l’innovation à la production, notamment en ciblant les domaines des drones, de la cyberdéfense, des systèmes de commandement et de la propulsion à hydrogène.

Dans ce processus, la mise en place de coopérations structurées selon le cadre PESCO (Permanent Structured Cooperation ou Coopération structurée permanente en français) et de programmes tels que l’European Defence Fund permet de partager les expertises, d’harmoniser les standards et de réaliser des économies d’échelle, tout en préservant la chaîne de décision au sein de l’UE. L’enjeu est clair : disposer d’une capacité opérationnelle autonome, apte à protéger l’ensemble du continent sans dépendre exclusivement de Washington.

L’industrie de défense européenne, levier économique stratégique

Investir dans la défense européenne, c’est soutenir un secteur qui, malgré un sous-investissement important depuis la fin de la guerre froide, est selon notre analyse un vecteur potentiel de croissance et d’innovation. La modernisation des capacités militaires exige des programmes d’équipement à long terme – aéronefs, navires, drones, systèmes de défense aérienne – générant des commandes récurrentes pour les industriels. Cette visibilité à moyen et long terme permet aux entreprises de planifier leurs investissements en R&D et leurs chaînes de production, favorisant la stabilité économique et la création d’emplois hautement qualifiés.

Le secteur de la défense porte aussi un effet d’entraînement sur toute la chaîne de valeur industrielle. Les technologies développées pour les besoins militaires – intelligence artificielle embarquée, matériaux composites, cybersécurité, propulsion électrique – trouvent rapidement des applications civiles, renforçant la compétitivité des filières de pointe. En soutenant ces projets, les investisseurs stimulent à la fois la souveraineté technologique de l’UE et la diversification des revenus des industriels, réduisant leur exposition aux cycles conjoncturels.

Souvent réduite à l’aéronautique, l’industrie de défense européenne joue néanmoins un rôle-clé, à la fois civil et militaire. En 2023, selon les chiffres de la défense de l’UE, elle a généré un chiffre d’affaires de près de 159 milliards d’euros, en hausse de 16,9 % sur un an, et fait vivre quelque cinq-cent-quatre-vingt-et-un mille salariés, au sein d’un réseau dense de deux mille cinq cents PME. Douze entreprises européennes, dont cinq Françaises, figurent aujourd’hui parmi les cinquante plus grands groupes mondiaux de défense, selon le classement SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm) de décembre 2024.

Alors que les Etats-Unis dominent toujours le marché de l’armement (plus de 40 % des exportations mondiales), la France s’est hissée au deuxième rang devant la Russie, portée par les bouleversements géopolitiques liés à la guerre en Ukraine. A eux seuls, les pays d’Europe de l’Ouest et les Etats-Unis concentrent désormais 72 % des ventes mondiales d’armes. En 2023, les exportations militaires européennes ont bondi de 12,6 %, atteignant 57,4 milliards d’euros (selon le site Toute l’Europe, avril 2025).

Mais quel serait l’impact réel du développement de l’industrie de la défense sur la croissance européenne ? Tout dépend de la nature des dépenses engagées. Si elles sont orientées vers l’investissement – notamment dans les équipements ou la recherche – leur effet multiplicateur sur l’activité peut être important. En revanche, si elles se substituent à d’autres dépenses publiques ou alimentent des importations, leur impact sera plus faible. Enfin, les effets bénéfiques sur la croissance peuvent mettre du temps à se matérialiser, en particulier pour les projets lourds d’armement, dont les retombées ne se font sentir qu’à moyen terme.

En outre, la consolidation des chaînes de production au sein de l’Union européenne offre des opportunités de synergies et d’économies d’échelle. Regrouper les capacités au niveau supranational, via des projets collaboratifs (PESCO, Fonds européen de défense), simplifie la passation de marchés et rationalise les infrastructures industrielles. Pour les investisseurs, cela se traduit par une réduction des duplications, une meilleure mutualisation des coûts et une amélioration des marges opérationnelles.

Le contexte géopolitique actuel, marqué par la compétition accrue entre grandes puissances, renforce l’attractivité du secteur. Les Etats membres s’engagent à relever leurs ambitions stratégiques et à sécuriser leurs approvisionnements militaires, ce qui se traduit par une hausse significative des budgets de défense. Cette tendance offre aux capitaux privés un terreau propice pour soutenir des projets d’ampleur, assortis de garanties et de partenariats public-privé, dans des conditions contractuelles avantageuses.

Enfin, renforcer les capacités de défense européenne permet de participer à l’émergence d’un écosystème industriel intégré, capable de répondre rapidement aux crises et de proposer des solutions souveraines. L’objectif visé est double : générer un rendement financier pérenne, tout en renforçant la résilience et la sécurité du continent.

Les leviers de la mobilisation citoyenne et privée

La réussite de ce pari repose sur trois piliers selon nous : l’engagement politique, l’investissement privé et l’adhésion citoyenne. Les Etats membres doivent poursuivre l’harmonisation de leurs normes, simplifier la réglementation et aligner leurs fiscalités pour éviter la fragmentation du marché unique. Le secteur privé, de son côté, est invité à innover via des partenariats avec les centres de recherche publics et les start-up DeepTech, tandis que les investisseurs institutionnels européens – banques, fonds de pension, assureurs – sont sollicités pour financer les infrastructures stratégiques.

La société civile, enfin, doit être associée à chaque étape via des processus de consultation et de transparence : les décisions autour de l’agroalimentaire, de l’énergie ou de la cybersécurité engagent l’avenir des citoyens et exigent une légitimité démocratique irréprochable. L’enjeu n’est pas seulement économique ou militaire, il est également sociétal : l’autonomie stratégique doit s’affirmer comme un projet fédérateur, articulant puissance et valeurs.

Perspectives et défis à venir

Le chemin vers l’autonomie stratégique européenne constitue un défi. Les divergences économiques et politiques entre Etats membres peuvent ralentir la prise de décision, et la concurrence internationale, notamment avec les Etats-Unis et la Chine, s’intensifie sur tous les fronts. Cependant, l’élan est réel.

L’avenir immédiat pose deux exigences : maintenir le rythme des investissements – publics comme privés – et approfondir l’intégration industrielle, notamment dans les puces électroniques et la robotique. Les prochaines années devront aussi permettre de mesurer l’impact effectif des initiatives lancées : réduction des importations critiques, part de marché dans les secteurs stratégiques, niveau de préparation opérationnelle des forces communes.

Le défi de l’autonomie stratégique européenne n’est plus un simple slogan, mais une véritable boussole politique. Il s’agit de conjuguer puissance économique, résilience énergétique, souveraineté technologique et solidité militaire, tout en préservant l’unité et les valeurs fondamentales de l’Union. Pour y parvenir, l’UE doit transformer ses ambitions législatives en réalisations tangibles, mobiliser toutes les forces vives et faire de chaque crise un catalyseur de progrès. Par ailleurs, une politique industrielle cohérente et ciblée pourrait permettre de générer de la croissance, de préserver l’emploi et de réussir la transition climatique. La politique industrielle est en effet clé : elle touche de nombreuses autres politiques telles que le commerce, le marché intérieur, la recherche et l’innovation, l’emploi et la protection de l’environnement.

A l’ère des incertitudes géopolitiques, l’Europe a l’opportunité de devenir un contrepoids crédible, non pas en se repliant, mais en se renforçant. L’autonomie stratégique doit, selon nous être présentée comme une ambition, une opportunité pour façonner l’Europe de demain.

  • Mise à jour le : 30/06/2025

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