BANNIERE_GFP19_940x90-SITE-PCGP.gif

  Xavier Lépine, virtuose de l’investissement

Par : Benoît Descamps

Xavier Lépine (à droite) avec Patrick Rivière, son patron chez Fortis (photo: DR).

Dans la même rubrique, lire l'interview de Xavier Lépine : vers des évolutions juridico-financières

Président du directoire de la Française, Xavier Lépine a façonné le groupe en quinze ans, en détectant les opportunités de développement issues des crises. S’il est un formidable homme d’affaires, il n’en reste pas moins un personnage atypique dans l’univers financier.

Xavier Lépine, celui qu’on appelle XL au sein des murs du groupe La Française, observe le monde qui évolue en anticipant les mutations et opportunités et en étant contrariant. Et toujours en musique, insoumis, avec passion et malice. « Je suis politiquement incorrect », aime-t-il rappeler.

La finance pour la musique

Xavier Lépine s’est invité dans l’univers de la finance « par hasard ». En 1981, il obtient un DEA de Finance internationale de Paris-Dauphine, université et spécialité qu’il intègre avec un seul intérêt, se dégager du temps : « Ma seule motivation était que je pouvais choisir mes horaires : le matin, l’après-midi ou le soir. J’ai choisi le matin car cela m’obligeait à me lever et je pouvais ensuite me consacrer à ma passion, la musique. Puis, je me suis intéressé à la macroéconomie, aux mathématiques financières, à la pensée financière… A l’époque je me demandais si la vie était plus économique que politique. Je pensais que l’économie l’emportait, aujourd’hui je ne sais pas. »

Première marque d’insoumission, son premier job à la Société générale où il entre après avoir rencontré un économiste alors qu’il prenait des photos lors d’un mariage pour financer sa vie d’étudiant. « L’horreur. C’était en 1981, on sortait d’une période où les banques avaient énormément recruté et je faisais le tour de banque en tant qu’inspecteur. » Ce rapport à l’autorité tient certainement à ses racines. « Mon père, ingénieur puis promoteur, est issu du milieu ouvrier. Il a fait la guerre d’Indochine et en est revenu profondément antimilitariste, voire anarchiste. »

Risk et Monopoly

Exit donc la SG, il entre à la Banque de l’Union européenne (BUE), plus précisément à la direction internationale (New York) en 1983, où il accompagne les exportateurs français dans les pays en développement : métro à Caracas, implantation d’une usine d’engrais en Malaisie, barrage en Argentine, usine de pâte à papier en Colombie… « C’était surtout les débuts de la micro-informatique. J’étais le plus jeune de l’équipe et le seul à savoir se servir d’un tableur. » Puis intervient la crise de la dette en Amérique latine et dans les pays en développement. « La moitié du monde est en faillite… » Il titrise alors la dette détenue par les banques. « J’ai participé à la gestion du risque souverain des portefeuilles des banques qui étaient surexposées. Je jouais à Risk et au Monopoly en même temps, entre le Club de Londres et celui de Paris ! », se souvient-il.

Financier-aventurier

Mais rapidement, son sens de l’observation macroéconomique lui permet d’anticiper le changement de paradigme de ces pays et se recentrer sur son savoir-faire : « comprendre la mécanique des pays et leur comportement vis-à-vis de la dette. Ces Etats étaient entrés dans un processus de renégociation de leur dette laquelle était décotée. » En compagnie de Gilles Rouchié, il crée sa société à Guernesey (« impossible aujourd’hui ! »). En quelques heures, il convainc Jean-François Hénin, le président d’Altus, de lui confier 100 millions de dollars alors qu’il n’a que 32 ans. « Jean-François Hénin, l’homme qui valait 3 milliards, comme on disait à l’époque, m’a appris à être culotté et contrariant sur les marchés : s’il y a des excès, il faut y aller ! » Parallèlement, il expose son projet au président de la BUE. Banco ! Paul Alibert lui confie également 100 millions de dollars et l’avertit : « vous ne remettrez jamais les pieds dans la banque ! »

« A l’époque, on aimait tout ce qui était atypique ». Si au départ, la dette émergente était visée, la société FP Consult a ensuite participé aux opérations de privatisation de sociétés en Russie. « Au total, ce sont 600 millions de dollars qui ont été investis chez nous. »

Réveiller la belle endormie

Puis les choses évoluent : Altus est emportée dans la faillite du Crédit lyonnais, la BUE est rachetée par le CIC, puis le Crédit mutuel. Ses actionnaires disparus, il cède FP Consult à Fimagest en 1996 – où il rencontre Alain Wicker et Patrick Rivière – pour développer les marchés émergents. Plus tard, la société passe dans les mains de la Générale de banque, puis est intégrée au groupe Fortis. Et là, l’insoumission de Xavier Lépine resurgit : « c’était insupportable. »

Rapidement, en 1999, Xavier Lépine lie connaissance avec Eric Charpentier, directeur général du Crédit mutuel Nord-Europe qui lui proposera, en 2005, de reprendre la direction de l’UFG (Union française de gestion), alors nommé Multifonds et créée en 1975. « Une belle endormie, alors leader sur le marché retail de la distribution de SCPI. Ce marché n’intéressait pas grand monde : les taux étaient élevés, l’immobilier de bureau connaissait quelques soucis et les fonds en euros rapportaient un bon rendement. »

Eveiller et développer la société a suscité son intérêt. Il décide alors d’orienter l’entreprise vers la gestion alternative au sens large : immobilier, Private Equity… Il crée tout d’abord Alteram en 2001, une société de gestion alternative qui devient rapidement un des leaders du marché français. « Nous sommes post-éclatement de la bulle Internet et attentats du 11-Septembre. Les investisseurs ne veulent prendre aucun risque. J’ai décidé alors de lancer cette activité où la barrière à l’entrée était la plus faible, à savoir les Hedge Funds, sur des stratégies d’arbitrage, afin de délivrer des rendements peu directionnels. »

Il tire alors profit de son expérience passée auprès d’Alain Wicker, chez Fimagest, puis chez Fortis, avec qui il a « appris ce qu’était un benchmark, un client et le marketing. Comment construire un produit qui répond aux besoins exprimés et non exprimés par le client. »

La crise comme effet de levier

Plus tard, la crise de 2008 marque un tournant dans la stratégie de l’entreprise. Encore une fois, Xavier Lépine se veut contrariant et opportuniste et, en 2009, fusionne avec LFP qu’Alain Wicker – encore lui – souhaite céder.

Les complémentarités sont évidentes car les structures associent gestion alternative et gestion traditionnelle, clientèle privée et clientèle institutionnelle. « Les gens étaient vraiment désorientés et nous avons pu intégrer la gestion “classique” à notre offre. Nous avons alors vendu de l’immobilier à des institutionnels et de la gestion de portefeuille à des particuliers. »

Parallèlement, Patrick Rivière, alors directeur général adjoint d’Invesco Europe, rejoint Xavier Lépine en 2008 au poste de directeur général pour développer l’ensemble. « Nos personnalités sont totalement différentes. Avec Patrick, qui était mon patron chez Fortis, nous avons une parfaite complémentarité. C’est une machine de guerre. Je conceptualise les projets, il les met en musique et les déroule de manière exceptionnelle. Nous nous étions recroisés en 2007 et nous avions l’envie de retravailler ensemble. »

Rapidement, Xavier Lépin lance sa société à l’international, car il anticipe déjà que « le marché de l’épargne français va souffrir en raison de la pyramide des âges et de l’accroissement de la réglementation ».

Il s’engage sur des marchés plus ouverts et s’installe dans toute l’Europe, mais aussi aux Etats-Unis et en Asie (Hong Kong, Corée du Sud, Japon, Singapour). Parallèlement, le groupe crée, acquiert ou prend des participations dans différentes structures pour compléter son offre :

- partenariats avec Cholet Dupont, JKC (Hong Kong) et Nexity et création de NextAM en 2011 ;

- partenariat avec S&P Capital IQ et création de La Française Global Investment Solutions en 2012 ;

- partenariat avec les sociétés Forum Partners, Inflection Point Capital Management et rapprochement entre NextAM et NewAlpha AM en 2013 ;

- partenariat avec Acofi et Tages, acquisition de Cushman and Wakefield Investors et création de La Française REP en 2014 ;

- création d’un nouveau pan d’activité, Global Direct Financing, et partenariat avec Alger (USA) et la banque Gonet (Suisse) en 2015.

Désormais, le groupe est installé sur quatre piliers robustes et aux compétences multiples (cf. organigramme) :

- La Française Global Investment Solutions (produits structurés, gestion alternative et solutions sur mesure – 3,8 milliards d’euros d’encours) ;

- La Française Global Asset Management (gestions obligataire, diversifiée, actions et multigestion alternative – 33,8 milliards d’euros d’encours) ;

- La Française Global Real Estate Investment Managers (immobilier coté, dette immobilière, immobilier direct et capital-investissement immobilier – 13,1 milliards d’euros d’encours) ;

- et La Française Global Direct Financing (prises de participations, capital-investissement, recouvrement et financement de procédures juridiques par un tiers, prêts directs à l’économie – 1,9 milliard d’euros d’encours).

En 15 ans, de 2000 à 2015, La Française passe de 3 milliards d’euros à 53 milliards sous gestion (dont un tiers issu du CMNE, au 31 décembre dernier), avec une explosion des chiffres depuis 2010. L’international joue pour 50 % de sa collecte, soit 2 milliards d’euros à fin 2015, et 15 % des encours, soit 7,7 milliards d’euros. Elle reste à taille humaine avec désormais plus de cinq cents collaborateurs.

Un actionnaire visionnaire

Ces développements, le groupe La Française n’aurait pu les mener à bien sans le soutien stratégique de son actionnaire majoritaire, le Crédit mutuel Nord-Europe. « Eric Charpentier apporte son soutien et sa confiance. Sans lui nous aurions disparu dans la tourmente. Je suis un entrepreneur et j’ai trouvé une banque entrepreneuriale dans le monde mutualiste. La crise est une source pour découvrir d’autres choses et le CMNE nous a permis de saisir ces opportunités. Par exemple, en 2012, alors que nous avons anticipé que la crise dans la zone euro allait réduire l’intermédiation des banques, nous avons intégré une équipe de salle de marché (La Française Investment Solutions) qui souhaitait se développer de manière indépendante en prenant une partie du capital, tandis que les autres salles réduisaient leurs effectifs. Cette opération nous a permis de monter en compétence aussi bien sur le plan informatique que mathématique. »

Si dans son parcours, Xavier Lépine a prouvé qu’il est un redoutable homme d’affaires, il reste un homme en mouvement qui s’adapte à son environnement. Cette faculté d’anticiper les mutations sociétales et économiques se retrouve à différents niveaux, dans sa façon de mener le groupe comme dans sa vision de l’économie et de la société.

S’adapter aux mutations

Face à l’avènement du digital et de la génération Y, la Française a, par exemple, adapté son mode de management à un monde qui va toujours plus vite. « Avec le smartphone, notre vie professionnelle a envahi la vie privée. Dans la mise en place de notre changement d’immeuble (La Française a récemment pris ses locaux boulevard Raspail, à Paris, ndlr), nous avons souhaité inviter notre vie personnelle au bureau avec des salles de musique insonorisées, une salle de sport avec un coach sportif, des cours de yoga, une crèche, une salle avec table de ping-pong et baby-foot… On ne peut plus raisonner en silos ou par spécialisation. On ne s’en sort que par la transversalité. Désormais, nous travaillons en groupes de projets en mêlant des collaborateurs de générations différentes et issus de différents services. Cela suppose un fonctionnement moins vertical pour une prise de décision plus rapide, le tout dans un monde plus régulé – ce qui nécessite d’associer les compétences. Ce nouveau type d’organisation plus transverse et plus horizontale permet également d’éviter les problèmes d’âge, de hiérarchie… »

Agitateur d’idées

Fondamentalement contrariant, Xavier Lépine prend des positions tranchées sur certains sujets brûlants, comme la fiscalité : « L’impôt étant censé être juste, on devrait fiscaliser les revenus selon le contrat de travail : les fonctionnaires ont une retraite élevée et leur statut les protège ; on pourrait envisager une fiscalité plus élevée que celle appliquée à un employé en CDI, en CDD ou à un autoentrepreneur… » Ou encore : « On devrait moins taxer les revenus et davantage la transmission pour éviter les dynasties, et permettre à chacun de réaliser son rêve américain. Cela permettrait d’éviter de cristalliser les inégalités. Je ne supporte pas l’héritage. Socialement, ce système est injuste. »

Surtout, il anticipe une véritable révolution du monde de l’épargne alors que le monde évolue en profondeur (cf. interview). Et l’homme garde à l’esprit ce que beaucoup dans son secteur ont oublié : « La finance est là pour intermédier le temps et les agents économiques ; elle est au service de l’homme. »

Avec le sourire

Xavier Lépine consacre également son temps à la musique qui ne l’a jamais quittée tout au long de sa vie. Pochette de CD des Beatles et guitares dans ses bureaux, la musique l’a accompagné lorsque, à l’âge de dix-sept ans, il passe un an et demi à l’hôpital suite à un accident de moto. « Je n’étais pas assez bon pour devenir professionnel. Cela a été un moyen de m’exprimer quand j’étais enfant. »

Il dispose de son groupe de musique au sein de la Française et joue chaque semaine. Il se produit même lors de manifestations professionnelles. « Une année, alors que les marchés étaient chahutés, j’ai joué Nasdaq de Thomas Dutronc lors d’une remise de prix :

“J’suis pas Nasdaq

Je vais tous les Nikkei

Toujours plongé

Dans le Cac 40

D’vant mon ordi

Et mes sushis…”.

C’est mal passé ! », s’amuse-t-il, encore. Il a également fait partie de la chorale de l’Unesco qu’il a quittée, car il jugeait l’organisation « trop militaire ».

Toujours s’amuser, créer, innover, sans subir les codes ou la hiérarchie. « Gérer l’épargne et avoir des idées de produit, j’adore. Mais si c’était à refaire, je ne m’orienterais pas dans ce domaine. L’univers est devenu pénible à cause de la réglementation. Je deviendrais architecte, avec une vision bottum-up. Ce qui me plaît, c’est l’Homme. Si j’avais été architecte, j’aurais essayé d’influencer sur l’organisation des villes. » Pas un hasard donc s’il se passionne et s’investit actuellement sur le projet du Grand Paris qu’il qualifie de « projet européen du siècle ».

 

  • Mise à jour le : 24/06/2016

Vos réactions